
Date coffret BluRay + DVD : 03/03/2026
Editeur : Artus Films
https://artusfilms.com/products/personne-na-entendu-crier
Master 2K restauré – Version intégrale
Combo digipack BluRay/DVD
Espagne – 1973
Un film de Eloy de la Iglesia
Avec Carmen Sevilla, Vicente Parra, María Asquerino, Antonio Casas
Scénario Antonio Fos
Musique Fernando García Morcillo
Photographie Francisco Fraile
Montage Antonio Ramirez de Loaysa
Décors Eduardo Torre de la Fuente
Durée : 91’
Version : espagnol
Sous-titres : français
Format 1.85 original respecté
1920/1080p - 16/9ème compatible 4/3
Couleur
Interdit aux moins de 12 ans
Madrid, 1973. L'Espagne respire encore l'air vicié d'une dictature agonisante, et dans ce climat de plomb, Eloy de la Iglesia choisit un immeuble ordinaire pour le transformer en choc mémorable. Vous allez découvrir un thriller psychologique à la tension millimétrique, où l'horreur naît de la banalité absolue d'un couloir, d'un ascenseur, d'un voisin. Cinquante ans après sa sortie en salles, Personne n'a entendu crier (Nadie Oyó Gritar) est proposé dans une version intégrale, restaurée en 2K grâce à Artus Films. C'est la reconnaissance méritée d'un cinéaste qui savait faire de l’objectif de sa caméra un scalpel social.
Elisa, escort girl qui devait partir à Londres, fait l’erreur d’ouvrir la porte de son appartement. Elle découvre Miguel, son voisin de palier, qui jette sa femme dans la cage de l’ascenseur. Ce dernier va alors la menacer et la manipuler pour qu’elle devienne sa complice. Seul moyen pour lui de l’empêcher de le dénoncer. Ils vont devoir faire disparaître le corps au plus vite.
Dès les premières séquences, une référence s'impose d'elle-même, presque physiquement : Alfred Hitchcock. Mais Eloy de la Iglesia n'imite pas, il dialogue. Là où le maître du suspense construisait ses labyrinthes dans des studios impeccables, l'Espagnol les érige dans la chair vivante d'une Espagne populaire et suffocante. La caméra, souvent portée à l'épaule, rôde comme une conscience inquiète. Elle scrute, elle s'approche, elle ne lâche rien. Les gros plans s'attardent sur les visages avec une insistance quasiment indécente, traquant la moindre fissure dans le masque des protagonistes. Le montage, lui, joue sur les contrastes : séquences lentes qui installent un malaise diffus, puis coupes sèches pour vous surprendre. Tout cela dessine une mise en scène qui possède sa propre nervosité, son propre souffle ibérique. C’est la marque d'un cinéaste qui connaît la peur de son époque de l'intérieur.
Carmen Sevilla et Vicente Parra : un duo électrique
Le vrai cœur battant du film, c'est la relation qui se noue, ou plutôt qui se tord entre Elisa et Miguel. Carmen Sevilla incarne avec justesse une escort-girl qui déjoue tous les clichés : ni victime résignée ni héroïne triomphante. Son personnage traverse le film en funambule, oscillant entre vulnérabilité croissante et calcul froid. Nous la sentons d'abord distante, blindée par une existence qui l'a habituée à ne compter que sur elle-même. Puis, imperceptiblement, quelque chose se lézarde. Ce glissement progressif, de l'indifférence à une forme trouble de complicité. C’est l'un des aspects les plus fascinants du film.
À ses côtés, Vicente Parra compose un tueur qui refuse obstinément d'être un monstre. Sa violence est là, indéniable, mais sous-tendue par une fragilité désarmante, une humanité qui dérange. Ce personnage de Miguel est très ambigu, entre menace, manipulation, confiance, délicatesse et séduction.
Ce sont deux naufragés qui s'accrochent l'un à l'autre. Ils sont liés par la situation qui les a soudés, par une sorte de pacte aussi malsain qu'indissoluble. L'alchimie entre les deux acteurs est électrique : regards qui s'esquivent, silences qui pèsent, dialogues pleins de malice, tensions sous-jacentes qui ne se résoudront jamais proprement. Eloy de la Iglesia laisse cette relation en suspens, dans un état d'entre-deux moral qui constitue l'une des marques de fabrique les plus troublantes du film.
La photographie de Francisco Fraile mérite qu'on s'y arrête. Ses jeux d'ombre et de lumière, le jeu des couleurs, plongent le film dans une atmosphère à la limite de la paranoïa où rien n'est jamais vraiment rassurant, même en plein jour. Les intérieurs bourgeois, avec les meubles anguleux, tissus aux motifs psychédéliques, téléphones en bakélite aux couleurs éclatantes, ne sont pas de simples décors d'époque : ils racontent une société qui se croit moderne tout en restant prisonnière de ses propres contradictions. Ce « kitsch » fait sens. C’est un témoignage de l’Espagne de cette époque que nous pouvons redécouvrir.
Ce qui fait aussi l’intérêt de Personne n'a entendu crier, c'est que le suspense n'est jamais une fin en soi. Derrière le mécanisme parfaitement huilé de l'intrigue, vous pouvez voir une Espagne désenchantée. La complicité d'Elisa n'est pas celle d'une criminelle : c'est celle d'une femme que la précarité et la solitude ont rendue perméable à l'impensable, qui est prête à tout accepter. Et pourtant, Eloy de la Iglesia ne juge pas, il montre. C'est précisément cette retenue morale qui rend le film si inconfortable et d’une certaine façon si moderne.
La restauration 2K d'Artus Films rend à l'œuvre tout son charme.
Tiphaine et Xavier
Bonus :
Dans la présentation du film, assurée par Marcos Uzal (Les cahiers du cinéma), vous apprendrez que pour Marcos Uzal, Personne n’a entendu crier, sixième long métrage d'Eloy de la Iglesia, clôt une trilogie de thrillers. Le réalisateur y explore le meurtre non comme simple ressort narratif, mais comme révélateur d'une société espagnole encore étouffée par le franquisme, tout en entretenant une empathie subversive envers l’assassin et sa complice.
Le film réunit les acteurs phares qui étaient déjà à l’affiche des deux volets précédents, Carmen Sevilla et Vicente Parra, dans une cavale à travers une Espagne filmée comme un paysage désertique et macabre. Nourri de références hitchcockiennes assumées, le récit pervertit les codes avec un meurtrier qui revendique son cynisme comme une philosophie de survie.
La dernière partie, filmée comme un roman-photo entre deux marginaux (une prostituée et un assassin), réserve encore bien des surprises qui sont à découvrir avant d’écouter cette présentation de Marcos Uzal. Profondément ancré dans l'Espagne franquiste, le film impose la vision caractéristique d'Eloy de la Iglesia : un univers sans innocents, traversé par une pulsion de mort permanente, où seul le désir, en tant que force subversive par excellence, parvient encore à circuler entre les êtres.