
Date coffret BluRay + DVD : 03/03/2026
Editeur : Artus Films
https://artusfilms.com/products/la-buraliste-de-vallecas
Master 2K restauré – Version intégrale
Combo digipack BluRay/DVD
Suppléments :
- Présentation du film par Marcos Uzal
- Diaporama d’affiches et photos
- Film-annonce original
Un film de Eloy de la Iglesia
Avec Emma Penella, José Luis Gómez, José Luis Manzano
Scénario José Luis Alonso de Santos
Musique Patxi Andión
Photographie Manuel Rojas
Montage Julio de Peña
Décors Juan Puerta
Durée : 110’
Versions : espagnol
Sous-titres : français
Format 1.37 original respecté
1920/1080p - 16/9ème compatible 4/3
Couleur
Un bureau de tabac comme scène du monde
La Buraliste de Vallecas, tourné en 1987 par Eloy de la Iglesia est un témoignage d’une époque, une sorte de miroir dont il est impossible de détourner le regard. Dans cette Espagne post-franquiste encore mal cicatrisée, où chacun espère reprendre goût à une liberté retrouvée, le cinéaste choisit de planter sa caméra dans l'endroit le plus banal qui soit : un bureau de tabac de quartier. Et c'est là, dans ce carré de lumière artificielle, que tout se joue.
Le huis clos comme laboratoire social
Le point de départ tient du fait divers ordinaire : deux hommes, Leandro et Tocho, décident de braquer l'établissement tenu par la señora Justa et sa nièce Angeles. Maladroits, mal préparés, presque pathétiques dans leur audace de façade, ils sont moins des criminels que des naufragés du système. Le plan déraille dès les premières minutes. Et c'est précisément à partir de cet échec fondateur que le film prend toute sa dimension.
Car Eloy de la Iglesia n'a jamais vraiment été intéressé par le braquage en tant que tel. Ce qui l'attire, c'est ce qui surgit quand les rôles sociaux s'effondrent, quand le bourreau désigné devient gauche et vulnérable, quand la victime se révèle plus solide que prévu. Le huis clos devient alors un espace de révélation psychologique, où chaque personnage se débarrasse progressivement de son masque pour laisser apparaître quelque chose de plus vrai. La tension ne vient pas du danger, elle vient des mots, des silences. De ces aveux involontaires qui glissent dans la conversation.
Des personnages en chair et en contradictions
La force du film repose en grande partie sur son quartet d'acteurs. Emma Penella en señora Justa taillée dans un bois brut : autoritaire sans être cruelle, ironique sans jamais perdre de vue son propre intérêt. Elle occupe l'espace avec la tranquille assurance de quelqu'un qui a survécu à bien pire, et cette assurance devient, au fil du récit, une forme de résistance silencieuse et déterminée.
Face à elle, José Luis Manzano incarne un jeune caïd, dont la dureté de surface craque à vue d'œil, révélant un désarroi profond. Il n’a aucune perspective dans cette société espagnole. Et José Luis Gómez qui incarne Leandro un braqueur, qui semble plus expérimenté, mais qui perd très vite ses moyens et sa crédibilité.
C'est peut-être là le cœur du film : ces deux voyous ne sont pas des prédateurs. Ce sont des hommes qui n’ont pas réussi à trouver une place dans cette Espagne de 1987.
Mais c'est la jeune Maribel Verdú qui prend le plus de lumière. Son personnage d’Angeles traverse le film comme une chrysalide dont on observe en temps réel la métamorphose. Reléguée au second plan au début par les braqueurs, par les circonstances, peut-être par elle-même avec son appareil dentaire alors qu’elle vient tout juste de sortir de son lit. Elle s'impose progressivement avec une force tranquille qui confère à la conclusion du film une charge émotionnelle inattendue. Ce passage de l'ombre à la lumière, de la passivité contrainte à l'affirmation de soi, est filmé avec subtilité.
Une mise en scène au service de l'authenticité
L'atmosphère du quartier avec ses affiches, ses murs fatigués, ses néons tremblotants n'est jamais décorative : elle ancre le récit dans une réalité sociale concrète, sans jamais basculer dans le misérabilisme.
Ce qui distingue définitivement La Buraliste de Vallecas du simple film de genre, c'est son rapport au temps historique dans lequel il s'inscrit. Le film appartient à cette veine du cinéma quinqui : un courant hybride et brûlant qui, de la fin des années 70 au milieu des années 80, a donné voix aux laissés-pour-compte de la transition démocratique espagnole. Cette jeunesse déracinée, sans travail ni avenir lisible, qui a grandi dans les marges d'un pays en pleine mutation.
Et pourtant Eloy de la Iglesia choisit ici la voie de la tendresse. Sans jamais édulcorer la réalité sociale qu'il décrit : le chômage, la petite délinquance de subsistance, les inégalités criantes. Le réalisateur laisse ses personnages s'humaniser mutuellement. Ce qui naît entre les deux otages et leurs ravisseurs n'est pas une simple complicité de circonstance : c'est une reconnaissance fragile et précieuse, celle de gens que la société a disposés aux antipodes les uns des autres et qui découvrent, dans les conditions les plus improbables, qu'ils partagent les mêmes blessures.
Une pépite à redécouvrir
Restauré avec soin, La Buraliste de Vallecas retrouve aujourd'hui toute sa pertinence. Plus qu'un document historique sur l'Espagne des années 80, c'est un film sur la capacité de l'être humain à se réinventer dès lors qu'on le sort de son rôle assigné. Un film qui pose la question de ce que la société fait de ses membres les plus fragiles et de ce que ces membres peuvent s’apporter les uns aux autres quand les masques tombent.
Dans un bureau de tabac ordinaire, Eloy de la Iglesia filme une petite révolution intime, sans fard, et pourtant avec compassion.
Tiphaine & Xavier